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Analyses

Pouvoir d’achat et salaires réels en Europe : ce que le salaire permet d’acheter après l’inflation

De 2019 à 2024, les salaires ont devancé les prix dans 19 pays sur 26, mais pas dans 7. Comment on mesure le salaire réel, et ce qu’achète la même somme ailleurs.

euroflation · 12 octobre 2026 · 9 min

Entre 2019 et 2024, le salaire moyen à temps plein a augmenté de 11,0 % en Italie et les prix à la consommation de 18,5 % : le même salaire permettait d’acheter environ 6,3 % de moins. En Bulgarie, les salaires ont progressé de 76,9 % et les prix de 31,1 %, si bien que le salaire permettait d’acheter environ 34,9 % de plus. Diviser le salaire par les prix donne un salaire réel, et c’est le premier sens du pouvoir d’achat : ce qu’un salaire permet d’acheter par rapport à une année antérieure. Le second sens compare les pays : ce que la même somme permet d’acheter à Sofia, à Berlin ou à Lisbonne. Cet article traite des deux, présente la méthode et indique où chaque mesure cesse d’être fiable.

Deux sens du « pouvoir d’achat »

Un salaire nominal s’exprime en unités monétaires. Un salaire réel divise ces unités par un indice des prix : il suit donc ce que la rémunération permet d’acheter. Quand la Commission européenne présente des salaires réels, elle expose clairement sa méthode : « Les salaires réels ont été calculés en utilisant l’indice des prix à la consommation harmonisé comme déflateur » (Évolutions du marché du travail et des salaires en Europe, 2025, en anglais). L’IPCH est l’indice des prix à la consommation calculé dans l’UE selon une approche harmonisée et un ensemble unique de définitions, surtout utilisé pour mesurer l’inflation (glossaire d’Eurostat) ; c’est l’indice employé partout sur ce site, et IPCH ou IPC explique en quoi il diffère des indices nationaux.

D’un pays à l’autre, la question est différente, car les prix diffèrent autant que les salaires. Le standard de pouvoir d’achat (SPA) d’Eurostat est « une unité monétaire artificielle » : en théorie, un SPA permet d’acheter la même quantité de biens et de services dans chaque pays, et les valeurs en SPA s’obtiennent en divisant un montant en monnaie nationale par la parité de pouvoir d’achat du pays (glossaire d’Eurostat). Le premier sens suit un pays dans le temps ; le second compare les pays à une date donnée. Ils répondent à des questions différentes et ne doivent pas être confondus.

Comment le salaire réel est calculé ici

Le chiffre des salaires est le salaire moyen exprimé en équivalents temps plein d’Eurostat (nama_10_fte), la série que présentent les pages salaire moyen du site. Eurostat la calcule à partir des comptes nationaux : les salaires et traitements divisés par le nombre de salariés, multipliés par le rapport entre la durée hebdomadaire habituelle de travail des salariés à temps plein et celle de l’ensemble des salariés, tiré de l’enquête sur les forces de travail (métadonnées d’Eurostat). C’est un chiffre brut, pour l’ensemble de l’économie, qui couvre tous les pays de l’UE sauf les Pays-Bas. La dernière année est 2024 ; le jeu de données a été mis à jour pour la dernière fois le 12 novembre 2025.

Le chiffre des prix est l’IPCH : la moyenne annuelle de l’indice mensuel d’Eurostat (prc_hicp_minr) pour 2024, divisée par la moyenne annuelle de 2019. Les salaires sont pris dans la monnaie de chaque pays ; les taux de change n’interviennent donc pas. La variation réelle s’obtient en divisant le rapport des salaires par le rapport des prix :

  • Allemagne : rapport des salaires 1,200 (44 827 € en 2019, 53 791 € en 2024), rapport des prix 1,223 ; 1,200 ÷ 1,223 = 0,981, soit une variation réelle de −1,9 %.

La colonne en euros du tableau ci-dessous convertit les monnaies nationales aux taux de change et ne sert qu’à donner un ordre de grandeur.

Zone euro : les salaires ont perdu face aux prix en 2020 et en 2022

Pour les 20 pays de la zone euro que couvre la série d’Eurostat (la Bulgarie n’en fait pas partie), le calcul peut être mené année par année.

Zone euro (20 pays)Salaires (%)Prix (%)Salaires réels (%)
2020−1,4+0,2−1,7
2021+4,2+2,6+1,6
2022+4,7+8,4−3,4
2023+5,8+5,4+0,3
2024+4,1+2,4+1,7
2019 à 2024+18,5+20,3−1,5

Calcul d’euroflation à partir de nama_10_fte d’Eurostat (euro) et de la moyenne annuelle de prc_hicp_minr pour la zone euro à 20 pays (les taux annuels sont égaux à ceux de prc_hicp_ainr). Chaque année est comparée à la précédente. Les pages d’inflation de la zone euro de ce site couvrent 21 pays depuis l’adhésion de la Bulgarie le 1er janvier 2026 ; un chiffre qui y figure peut donc différer de 0,1.

En 2022, les prix ont augmenté de 8,4 % en moyenne et les salaires de 4,7 %. Les salaires ont de nouveau progressé plus vite que les prix en 2023 et en 2024, mais, sur l’ensemble des cinq années, le salaire réel reste inférieur de 1,5 % à son niveau de 2019.

Pays par pays, de 2019 à 2024

Le tableau couvre les 26 pays de la série d’Eurostat (tous les États membres de l’UE sauf les Pays-Bas), classés selon la variation réelle.

PaysSalaire moyen 2024 (€)Salaires 2019–2024 (%)Prix 2019–2024 (%)Salaires réels (%)
Bulgarie15 387+76,9+31,1+34,9
Roumanie21 108+77,9+38,6+28,4
Hongrie18 461+77,9+52,2+16,9
Croatie23 446+48,3+28,1+15,7
Lituanie29 104+58,7+37,8+15,2
Portugal24 818+33,7+17,8+13,5
Slovénie35 133+36,7+21,7+12,4
Pologne21 246+56,1+41,9+10,0
Lettonie22 262+43,7+33,9+7,3
Malte33 499+24,7+16,5+7,1
Chypre27 611+23,3+16,2+6,1
Luxembourg82 969+24,4+17,8+5,6
Irlande61 051+21,6+17,4+3,6
Belgique59 632+25,4+22,0+2,8
Estonie26 546+44,0+40,4+2,6
Danemark71 565+18,8+16,2+2,2
Autriche58 600+28,2+25,4+2,2
Slovaquie20 287+36,5+34,6+1,4
Espagne33 700+19,6+18,3+1,1
Finlande49 428+13,7+15,7−1,7
Allemagne53 791+20,0+22,3−1,9
France43 790+14,3+17,5−2,7
Suède46 525+16,6+20,6−3,3
Grèce17 954+12,4+16,4−3,4
Tchéquie23 998+35,2+40,9−4,1
Italie33 523+11,0+18,5−6,3

Calcul d’euroflation à partir de nama_10_fte d’Eurostat (monnaie nationale ; colonne en euros aux taux de change) et de prc_hicp_minr (moyennes annuelles), 2024 par rapport à 2019. La variation réelle est calculée à partir des valeurs non arrondies ; elle peut donc différer de 0,1 des colonnes arrondies.

Les salaires ont progressé plus vite que les prix dans 19 des 26 pays, et moins vite dans 7 : la Finlande, l’Allemagne, la France, la Suède, la Grèce, la Tchéquie et l’Italie. Les salaires ont augmenté de plus de la moitié en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie, en Lituanie et en Pologne, où les prix ont augmenté de 31 % à 52 %. La variation réelle ne dit rien du niveau : le gain réel de 34,9 % de la Bulgarie lui laisse le plus bas salaire du tableau, 15 387 € en 2024. En Tchéquie, les salaires ont augmenté de 35,2 %, mais les prix de 40,9 %.

Ce que constate la Commission européenne

La revue annuelle de la Commission sur l’évolution du marché du travail et des salaires, publiée en octobre 2025, mesure les salaires réels à partir de sa base AMECO et de l’IPCH. Elle indique que les salaires réels « ont nettement baissé en 2022 et, de façon plus modérée, au premier semestre 2023 », que la croissance annualisée des salaires réels est redevenue positive au troisième trimestre 2023 et a atteint 2,7 % en 2024, et qu’en 2024 les salaires réels de l’UE « restaient en moyenne inférieurs de 0,7 % à leur niveau de 2019 » (chapitre 2). Le même chapitre range les pays en groupes. Les salaires réels dépassaient leur niveau de 2019 de 12 % à 18 % en Hongrie, en Lituanie, en Lettonie, en Pologne, au Portugal et en Slovénie, et de plus de 20 % en Bulgarie, en Croatie et en Roumanie ; en Autriche, en Belgique, à Chypre, au Danemark, en Estonie, en Irlande, à Malte, en Slovaquie et en Espagne, ils le dépassaient de moins de 7 % ; ils se situaient à moins de 3 % sous ce niveau en Finlande, en France, en Allemagne, en Grèce, aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Suède, et à plus de 4 % sous ce niveau en Tchéquie et en Italie.

Les deux séries de chiffres s’accordent sur le sens de l’évolution dans la plupart des pays : les neuf pays que la Commission place sous le niveau de 2019 comprennent les sept dont la variation est négative dans le tableau, plus les Pays-Bas, que la série d’Eurostat ne couvre pas, et le Luxembourg. Elles ne coïncident pas pays par pays. Les chiffres par pays de la Commission proviennent d’AMECO (son graphique 2.5), une série de salaires différente du salaire d’Eurostat utilisé ici, et le rapport ne détaille pas le rapprochement entre les deux. La Lettonie et la Pologne, par exemple, figurent dans son groupe de 12 % à 18 %, contre 7,3 % et 10,0 % dans le tableau ; la Croatie y dépasse 20 %, contre 15,7 % ici ; et le Luxembourg y est sous le niveau de 2019, contre +5,6 % ici. Les chiffres de la Commission sont sa propre mesure publiée ; le tableau applique la même idée, le salaire divisé par l’IPCH, au salaire qui figure sur les pages du site.

Le revenu des ménages est une autre question

Eurostat publie aussi une série officielle en termes réels pour l’ensemble des ménages : le revenu disponible brut des ménages par habitant, déflaté par un indice des prix de la consommation des ménages, base 100 en 2008 (tepsr_wc310). Ce n’est pas une série de salaires : elle mesure le revenu disponible des ménages (y compris les institutions sans but lucratif au service des ménages) dans leur ensemble, divisé par la population et par un déflateur des prix de la consommation des ménages ; les métadonnées d’Eurostat décrivent ce calcul pour la variante ajustée du revenu, qui ajoute les transferts sociaux en nature. Dans l’UE, elle s’établissait à 107,97 en 2019 et à 115,57 en 2025, soit 7,0 % de plus ; dans la zone euro (21 pays), elle est passée de 104,95 à 110,64, soit 5,4 % de plus. Un salaire peut prendre du retard sur les prix une année où le revenu des ménages n’en prend pas, et inversement.

Entre pays : ce qu’achète le salaire minimum

Un exemple direct de comparaison entre pays est la série d’Eurostat sur le salaire minimum, qui donne le salaire minimum national mensuel brut en euros et en SPA, converti à l’aide des parités de pouvoir d’achat de la consommation des ménages (earn_mw_cur ; métadonnées). Elle couvre les 22 États membres de l’UE qui ont un salaire minimum national ; l’Autriche, le Danemark, la Finlande, l’Italie et la Suède n’en font pas partie. Le tableau présente le taux en vigueur au 1er juillet 2026, classé par SPA.

PaysEuro (€ par mois)SPA (par mois)
Allemagne2 3432 164
Luxembourg2 7712 108
Pays-Bas2 3382 023
Belgique2 2341 922
Irlande2 3911 756
France1 8671 692
Slovénie1 4821 660
Espagne1 4251 556
Pologne1 1191 547
Lituanie1 1531 393
Croatie1 0501 339
Roumanie8251 317
Portugal1 0731 240
Grèce1 0731 229
Chypre1 0881 220
Malte9941 081
Slovaquie9151 074
Hongrie9061 048
Tchéquie9231 015
Bulgarie620993
Lettonie780938
Estonie946935

Source : Eurostat, earn_mw_cur, 1er juillet 2026 (2026-S2), montants mensuels bruts ; la série en SPA utilise les dernières parités de pouvoir d’achat disponibles, et Eurostat signale les valeurs en SPA de 2026 comme des estimations.

En euros, le taux le plus élevé (Luxembourg, 2 771 €) représente 4,5 fois le plus bas (Bulgarie, 620 €) ; en SPA, le plus élevé (Allemagne, 2 164) représente 2,3 fois le plus bas (Estonie, 935). L’ordre change aussi. Le salaire minimum espagnol est supérieur de 27 % au polonais en euros (1 425 € contre 1 119 €), mais les deux sont à moins de 1 % d’écart en SPA (1 556 contre 1 547). Dans sept pays (la Belgique, l’Estonie, la France, l’Allemagne, l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas), le chiffre en SPA est inférieur au chiffre en euros. Les pages salaire minimum du site présentent les montants en euros et l’historique de chaque pays.

Ce que ces chiffres laissent de côté

  • Une moyenne, pas un salarié type. Le salaire est une moyenne : le total des salaires divisé par le nombre de salariés, ramenée à un temps plein. Il bouge quand la composition des emplois change, et pas seulement quand la rémunération d’un même emploi change.
  • Avant impôt. Les chiffres sont bruts, avant impôt sur le revenu et cotisations sociales salariales. La série d’Eurostat sur les salaires nets (earn_nt_netft) existe en SPA et en termes réels, mais dans sa publication du 1er octobre 2026, les montants de 2024 représentent environ un douzième des montants annuels qui les entourent et sont signalés comme une rupture de série ; les variations réelles qui en résultent (environ −90 % pour 2024 et environ +1 100 % pour 2025 dans les pays de l’UE) sont inutilisables, et cet article ne s’appuie donc pas sur elle.
  • Un seul indice des prix. L’IPCH suit les dépenses de consommation des ménages, et ses métadonnées comptent les loyers imputés des logements (le loyer fictif des propriétaires occupants) parmi les postes qu’il ne couvre pas. Voir que contient le panier de l’inflation et prix des logements, loyers et inflation. Un ménage au budget différent subit une variation des prix différente ; l’inflation alimentaire en est un exemple.
  • Le calendrier. La série des salaires s’arrête en 2024 ; cet article ne peut donc pas dire ce qu’il est advenu des salaires en 2025 ou en 2026. Les chiffres de 2025 de la Commission dans sa revue sont des projections et ne sont pas repris ici.
  • Pas une mesure de l’adéquation. Une variation réelle positive signifie que le salaire permettait d’acheter plus qu’en 2019 ; elle ne dit pas si ce salaire suffit.

À consulter sur ce site

En bref

  • Un salaire réel est le salaire divisé par les prix. De 2019 à 2024, il a augmenté dans 19 pays sur 26 et baissé dans 7 (Finlande, Allemagne, France, Suède, Grèce, Tchéquie, Italie) ; dans la zone euro à 20 pays, les salaires ont progressé de 18,5 % et les prix de 20,3 %.
  • Dans la zone euro, le salaire réel a baissé en 2020 et en 2022 et augmenté en 2021, en 2023 et en 2024.
  • La Commission européenne estime les salaires réels de l’UE en 2024 à 0,7 % sous leur niveau de 2019 ; ses chiffres par pays reposent sur une autre série de salaires et diffèrent donc du tableau pour certains pays.
  • Entre pays, le SPA élimine les écarts de niveau des prix : le salaire minimum le plus élevé représente 4,5 fois le plus bas en euros, et 2,3 fois en SPA.
  • Les données sont brutes, calculées en moyenne, et s’arrêtent en 2024 ; elles ne disent pas si le salaire suffit.

Chiffres : Eurostat (salaire moyen exprimé en équivalents temps plein nama_10_fte, IPCH prc_hicp_minr et prc_hicp_ainr, salaires minima earn_mw_cur, revenu réel des ménages tepsr_wc310, salaires nets earn_nt_netft) et Commission européenne (Labour Market and Wage Developments in Europe, Annual Review 2025). euroflation est un tracker indépendant et n’est affilié ni à Eurostat, ni à la Commission européenne, ni à l’UE. Rien ici ne constitue un conseil financier. Les citations sont tirées des originaux en anglais.